Qu’est-ce qui t’a a donné envie de devenir commissaire-priseure plutôt qu’historienne de l’art, galeriste ou antiquaire ?
Il n’y a pas vraiment eu un moment de déclic, le projet s’est construit petit à petit mais le moment décisif a été celui où mon père a prononcé le mot « commissaire-priseur » lorsque je cherchais des idées d’orientation professionnelle au collège. Voyant mon intérêt pour les visites et l’Art, il m’a glissé ce mot qui m’a donné envie d’en savoir davantage. J’ai eu la chance de m’entretenir avec Maître Alexis Veilliet, commissaire-priseur de ma région, et d’effectuer un stage de découverte à ses côtés chez Piasa en 2014. La relation de mandataire, qui n’est pas présente dans les autres métiers du marché de l’art, m’a beaucoup plu car c’est extrêmement engageant auprès des clients. J’admire le travail des antiquaires, galeristes et historien.ne.s de l’art et ils sont essentiels à l’écosystème des enchères, mais je me reconnaissais davantage dans le lien de confiance tissé à travers le rôle de mandataire, et également dans l’aspect généraliste du commissaire-priseur, l’on compare souvent cela à un médecin ou un notaire, on est au plus proche des familles, de nos clients, en allant à leur rencontre et en répondant à leur(s) problématique(s) en offrant la meilleure compréhension possible de leurs objets et leur contexte.
Te souviens-tu du tout premier objet que tu as expertisé seule et de ce que tu as ressenti à ce moment-là ?
Je me souviens de mes premiers jours en tant qu’élève commissaire-priseure, l’on commence directement dans le vif du sujet, l’un des premiers dossiers sur lesquels mon maître de stage m’a demandé de travailler était un lot de BD Tintin, cela m’a fait me rendre compte à quel point chaque objet a ses codes, et chaque recherche est unique. Certains réflexes sont communs mais d’autres sont spécifiques, en l’occurrence l’art de la bande dessinée appelle à des points de vigilance précis afin d’identifier l’édition et son intérêt pour les collectionneurs.
Ouvrir sa propre maison de vente est un pari audacieux : à quel moment t’es-tu dit « je me lance » ?
Le projet a toujours été latent, ayant développé très tôt l’envie d’être commissaire-priseure, ce rêve allait de pair avec la volonté d’entreprendre ; de penser une maison de vente en accord avec mes valeurs. Le moment précis où l’on se lance est un mélange de plusieurs facteurs : certaines expériences qui forgent mais nous aident à voir ce que l’on ne veut pas, des rencontres décisives qui – elles – nous font comprendre ce que l’on veut. La rencontre avec Sophie en fait partie. Nous avons des personnalités semblables et une vision du métier similaire, où le lien humain est au centre plutôt que le volume et le chiffre. Rencontrer Sophie et parler d’un projet entrepreneurial à un moment où je me posais beaucoup de questions professionnellement parlant m’a aidée à voir que bâtir une maison de vente singulière, alignée à mes valeurs et ma vision de l’art et des relations humaines était possible.
Quelle est la plus grande différence entre l’image que le public se fait du métier et la réalité quotidienne ?
La simplicité et l’accessibilité ! Ce ne sont pas souvent des mots mis en avant quand les gens parlent de notre métier, beaucoup s’excusent de nous déranger pour « pas grand-chose », c’est en partant de ce constat que nous travaillons avec Sophie sur l’accessibilité de l’information, se mettre à l’écoute et à disposition des client.e.s et désacraliser le métier. On veut véritablement positionner notre profession comme une profession de proximité et de lien.
Y a-t-il un objet ou une œuvre qui t’a particulièrement émue récemment, même sans grande valeur marchande ?
Je ne cesse de m’émerveiller devant les arts dits populaires. Nous avons une belle bouteille de la Passion, présentée dans la vente du 27 juin 2026 et expertisée par Sophie Sesmat. La minutie du travail mais la simplicité des matériaux créent un paradoxe très touchant. Les marins, les soldats, les enfants, de nombreux publics ont su créer avec peu parfois dans des périodes de conflits, je suis très touchée par ces productions, porteuses d’histoire avec un petit et un grand H.
Dans une salle des ventes, qu’aimes-tu observer chez les acheteurs pendant les enchères ?
L’émotion dans leur regard : soit l’émotion de remporter une enchère et la joie qui éclate parfois très spontanément, soit une émotion de déception tant l’objet était convoité. Parfois simplement l’émotion de celles et ceux qui n’enchérissent pas mais se laissent surprendre et émerveiller par le spectacle qu’est la vente.
Quel type d’objets raconte selon toi le mieux l’histoire intime des familles ?
Les arts de la table sont d’excellents témoins. Les éventuels poinçons, matériaux, chiffrages, portent en eux la transmission. Les arts de la table sont le terrain de prédilection des cadeaux de mariage. Les timbales ou ronds de serviette sont quant à eux souvent offerts aux naissances ou baptêmes, autant de témoins des passages des générations. Certains prénoms sont (re)donnés d’une génération à l’autre. C’est toujours très touchant.
As-tu déjà découvert un trésor inattendu dans une succession ou un grenier ?
La notion de trésor est intéressante. Le trésor peut être l’objet qui se révèle être dans un matériau précieux et ainsi source de richesse, c’est souvent le cas, encore vu récemment en journée d’expertise, des bijoux que les propriétaires pensaient être en métal doré, qui sont en réalité en or. Le trésor est aussi l’objet qui porte une histoire inattendue ou un détail que les propriétaires n’avaient pas remarqué. Récemment, une bague sentimentale sertie de dents ; les clients étaient vraiment étonnés de ce détail qui a conféré à l’objet plus d’intérêt qu’ils ne lui en accordaient. Ou encore un coupe-papier des années 70 marqué Gucci, les clients n’avaient pas vu la signature et étaient fiers et étonnés de découvrir une marque emblématique sur un objet qui leur semblait sans grand intérêt. Les exemples se multiplient, et j’aime donner des exemples de « petits trésors », le trésor n’est pas nécessairement la toile de maître à plusieurs millions, même si l’on est extrêmement heureux et chanceux lorsque l’on tombe dessus et je suis toujours fascinée des belles œuvres découvertes partout en France par les consoeurs et confrères !
Quelle place occupe aujourd’hui le numérique dans ta manière de travailler et de vendre ?
Que l’on aime ou pas, il occupe une place centrale ne serait-ce qu’à travers le logiciel métier qui permet de traiter les dossiers, mais aussi à travers les outils live et les plateformes comme Drouot ou Interenchères ; sans compter les réseaux sociaux qui révolutionnent la manière de communiquer de manière large. Cependant, l’attention portée aux objets, le soin apporté dans l’expertise et la relation client passe aussi par l’œil, et j’aime faire perdurer les moyens de communications plus traditionnels tels que les mots écrits, les attentions personnelles, pour nourrir la relation client.
Comment définirais-tu l’identité de votre maison de vente en trois mots ?
Accessibilité – émerveillement et écoute. L’on a à cœur d’apporter à nos clients un suivi adapté en faisant preuve de bienveillance à travers une écoute active et un accueil chaleureux et simple. L’émerveillement quant à lui se ressent dans la manière dont Sophie et moi valorisons les petits et grands trésors. Le matériau, l’histoire, le contexte sont autant de facteurs qui nourrissent notre fascination pour les objets et nous aident à continuer à les regarder avec des yeux d’enfants empreints de curiosité.
Qu’aimerais-tu apporter de nouveau ou de différent dans le monde des enchères ?
Plus d’inclusion : que chaque personne se sente accueilli.e dans ce milieu. Cela paraît utopique mais je crois aussi en une économie de la décroissance et notre métier est idéal pour apprendre à ralentir, s’émerveiller sur l’infiniment petit et l’infiniment proche. Je suis heureuse de travailler dans le secteur de la seconde main et soutenir une économie vertueuse, tout en éduquant à moins consommer mais mieux consommer. Cela dit, le simple fait que l’on s’inscrive dans une économie de la seconde main ne suffit pas à faire du secteur des enchères un secteur responsable : les mobilités, les transports, la consommation d’énergie, l’accessibilité et l’inclusion sont autant de sujets que je suis heureuse de creuser chaque jour davantage pour véritablement embrasser tous les aspects du développement durable. Face à la crise écologique que nous vivons, cela est très motivant en tant qu’entrepreneuses de s’appliquer à exercer avec éthique et sens des responsabilités. J’espère pouvoir développer une entreprise viable et durable qui pourra à son tour soutenir de belles initiatives et promouvoir de bonnes pratiques.
Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui n’a jamais osé pousser la porte d’une salle des ventes ?
Osez ! On est toujours ravies de voir de nouveaux visages. Pour acheter, pour vendre ou simplement pour regarder et se laisser porter par l’ambiance, les enchères sont ouvertes à toutes et tous et sont de bons moyens de se familiariser avec l’histoire de manière concrète à travers les objets.
Existe-t-il un objet que tu rêverais de voir arriver un jour sur ton bureau ?
J’aime beaucoup les petits ouvrages d’orfèvrerie, j’adorerais expertiser une collection d’objets telles que des tabatières ou boîtes ; ce sont souvent des collections très variées faisant intervenir métaux précieux, pierres précieuses et/ou pierres dures et ces objets ont été travaillés dans de nombreuses aires géographiques et chronologiques. Les collections d’objets dits de vitrine permettent de se plonger pleinement dans l’histoire des mœurs et des techniques.
Comment construit-on sa crédibilité quand on est une jeune femme dans un milieu parfois encore très traditionnel ?
Ce sont effectivement deux éléments qui, à mon sens, font que l’on se bat encore plus que nos confrères. Non seulement le jeune âge peut parfois nous jouer des tours, et certaines personnes associent un âge jeune à un manque de maturité ou de sérieux et, d’autre part, en tant que femme, même si nous sommes nombreuses dans le métier, nous subissons encore souvent des remarques de clients ou professionnels. La crédibilité se construit par le naturel, ne pas avoir à s’excuser d’être là ni de vouloir entreprendre autrement, simplement être soi et montrer la belle diversité des approches du métier.
Quel est le moment le plus intense émotionnellement pendant une vente aux enchères ?
Tout est intense ! On passe par tellement d’étapes, de l’expertise au suivi des dossiers jusqu’à la publication et aux expositions. Je pense tout de même que les quelques jours les plus intenses sont ceux entre la publication et la vente où l’on traite les nombreuses demandes d’ordres d’achat, de rapports de conditions tout en assurant la communication de la vente. Une fois la vente lancée je me sens toujours détendue et heureuse de partager ce moment convivial rythmé de nos coups de marteau.
Y a-t-il une époque artistique ou un univers de collection qui te passionne personnellement ?
C’est dur de choisir ! Si je ne devais retenir qu’une période ce serait ce moment de « clash » entre l’Art Déco traditionnel et plus élitiste des créateurs comme Ruhlmann et le modernisme tel que pensé par l’Union des Artistes Modernes. L’un de mes chocs artistiques a été la réouverture de la Villa Cavrois de Mallet-Stevens à Croix dans ma région. Cela a été une vraie claque et est ce qui a contribué à nourrir mon intérêt pour les arts décoratifs, au-delà des beaux-arts, je trouve absolument fascinante la logique d’ensembliers. La carrière d’Eileen Grey, par exemple, me fascine, chaque meuble devient élément structurant tout en étant un exercice de démonstration technique. Le confort se pense à travers des matériaux novateurs tout en composant un ensemble cohérent et moderne. J’aurais adoré vivre cette émulation. E1027, La Villa Noailles, la Villa Cavrois et tant d’autres l’illustrent. Mon goût pour l’UAM est aussi dû au lien étroit de ce groupe avec le cinéma, nombre d’artistes, aux côtés de peintres comme Fernand Léger, ont travaillé avec le cinéma si l’on songe aux films de Marcel L’Herbier. Le lien entre cinéma et Art est très intéressant. Et pour la transition, je crois que travailler sur une collection liée au cinéma me plairait beaucoup, il y a tellement d’artefact possibles : photos de tournage, costumes, éléments de décor, projets de décor,…
Quels objets du quotidien d’aujourd’hui pourraient devenir les grandes pièces de collection de demain ?
Malheureusement, l’économie privilégie l’obsolescence et les objets non durables, il est dur de trouver un bel objet qui pourrait devenir un sujet de collection. Dans une tradition plus classique, je crois que les livres restent de bons exemples ; des festivals comme les Rencontres de la photographie à Arles mettent en avant ce goût du livre d’art. Encore maintenant, les éditions Beaux-Arts subsistent.
Entre l’expertise, la relation humaine et l’adrénaline des enchères, qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier ?
La relation humaine car elle est le point commun avec l’expertise et l’adrénaline des enchères. Lorsque l’on expertise un objet, la bonne relation avec le client permet de (re)composer le contexte de l’œuvre ou de l’objet : provenance, histoire familiale, et, par conséquent, lorsque l’on a créé une belle relation avec le client on est d’autant plus heureuses de défendre l’objet et avoir la satisfaction de transmettre les beaux résultats de vente.
Si ta maison de vente devait être représentée par un seul objet symbolique, lequel choisirais-tu et pourquoi ?
La montgolfière, notre logo, est assez évocatrice : découverte, curiosité, élévation, recul. Mais si je devais en choisir un moins évident ce serait le flambeau : nous présentons une torche olympique dans la vente inaugurale du 27 juin 2026 et je trouve que le flambeau est représentatif de la transmission des histoires, des connaissances, des héritages familiaux mais aussi symbole de lien à travers le monde si l’on songe aux torches olympiques, donc d’ouverture aux autres. L’ouverture aux autres, la transmission, sont des valeurs essentielles de notre métier.
Pour toi, c’est quoi un bon commissaire-priseur ?
Un bon commissaire-priseur est une personne sensible et à l'écoute, qui cherche avant tout à tisser un lien de confiance. On peut être tentés, quand on voit de très beaux objets, de vouloir les passer en vente et avoir le plaisir de travailler là-dessus mais il faut savoir prendre le temps et surtout laisser les clients maîtres de leur décision. Conseil et transparence sont d'ailleurs inscrits dans notre recueil des obligations déontologiques.