Bientôt sous le marteau : un album amicorum...focus sur cet objet empli de souvenirs.
Issu d'une tradition universitaire ancestrale née dans le contexte humaniste et protestant du XVIe siècle, le liber amicorum ou album amicorum (livre d'amitié), se veut le reflet des valeurs de l'époque.
Lorsque l'on est commissaire-priseur, il y a des objets dont on tombe sous le charme. Le livre d'amitié en fait partie. Découvrez l'histoire de l'album amicorum, par écrit ou par audio avec l'épisode du podcast Objectum sur Youtube ou Spotify.
Traditionnellement conçu au XVIe siècle, ce recueil de maximes et parfois de blasons a évolué au fil des siècles pour passer d'un recueil présent dans les milieux universitaires humanistes à une forme de livre d'or rattaché à une personne et pleinement démocratisé.
Cette tradition des albums amicorum est, en effet, à rattacher à l’environnement universitaire humaniste et protestant du XVIe siècle en Europe du Nord. Ils s’apparentaient à des publications que l’on pourrait désormais qualifier d’ouvrages collectifs, où chaque penseur apportait sa contribution sous forme de maxime, de citation, comme des relais des valeurs alors prônées. A cette époque, les relieurs ont ensuite commencé à prendre l’habitude d’ajouter des pages vierges à ces ouvrages afin de recueillir les armoiries, peintes, des contributeurs. Au fur et à mesure, ce sont les gravures et les enluminures qui se sont ajoutées à ces productions. A la Bibliothèque d’Utrecht est, par exemple, conservé l’album amicorum du XVIe siècle de l’antiquaire Jean Vivien de Valenciennes où figurent des gravures signées de Goltzius ou encore de Christophe Plantin. A cette même époque, l’on peut aussi citer l’album amicorum de Marie de Clèves, princesse de Condé. On remarque que, dans un premier temps, cette pratique était cantonnée aux hommes. Dans l’article de Laure Rioust, issu du blog Gallica de la BNF, il est précisé que les premiers exemplaires présentant des contributrices féminines remontent à la toute fin du XVIe siècle. Cette pratique fut principalement réservée à l’élite, dont les contributions apparaissaient dans l’ordre du rang social au sein de l’ouvrage.
L’album amicorum est un espace de sociabilisation et vecteur de valeurs partagées, jusqu’au XVIIIe siècle, pour se diversifier au XIXe siècle. On observe à cette époque des partages beaucoup plus libres et témoins des arts (broderie, aquarelle, dessin), enseignés dans la sphère domestique, souvent pour faire de véritables déclarations d’amitié. Ils sont également de fabuleux représentants des cercles artistiques de l’époque où tragédiens, cantateurs, peintres, sculpteurs, poètes, se côtoyaient. En témoigne l’album amicorum de la tragédienne Rachel Félix conservé au Musée de la Vie Romantique.
Il est intéressant de noter, qu’encore au XIXe siècle, les album amicorum féminins sont des témoins des obligations qui pesaient sur les femmes, cantonnées à l’univers domestique et l’éducation des enfants, dont elles mettaient parfois des mèches de cheveux dans leurs albums. On remarque des broderies de fleurs, ou fleurs séchées, des dessins, tout en discrétion et dans l’anonymat. Quelques exceptions, dans la sphère féminine, sont tout de même à noter (et à découvrir en inventaire je l’espère !). Comme le souligne Marielle Brie dans son article dédié au sujet, il en va ainsi de l’amicorum de la baronne Marie de Wallouïeff qui consignait des photographies dédicacées de célébrités de son temps comme Alexandre Dumas, George Sand ou encore Jacques Offenbach. Au XXe siècle, la tradition est moins présente et les livres d’autographes semblent prendre le relais. Mais notons que, de nos jours, la tradition de l’amicorum subsiste en milieux universitaires. C’est souvent au décès d’un professeur que sont publiées des œuvres dites Mélanges. Celles-ci sont intitulées « Liber amicorum en l’honneur de tel ou tel professeur ». En droit, les éditions Dalloz ou LGDJ en publient fréquemment pour honorer la mémoire de professeurs et juristes émérites, dont les travaux et la pensée ont marqué durablement la doctrine.
Au fil des ans, l’album amicorum est devenu un objet artistique à part entière, laissant libre cours à l’imagination des relieurs qui redoublaient de créativité pour assortir ces recueils de reliures variées, certaines brodées, d’autres au fer, présentant les motifs propres aux styles successifs des époques. La virtuosité et la préciosité s’exprimaient également à travers le choix du papier : turc, japon, coloré, à effets mouchetés… Les signatures illustres de certaines contributions font de cet objet un sujet de convoitise pour les bibliophiles. Mais, ces albums sont souvent marqués du seau de l’anonymat car réalisés dans un cadre purement domestique ou dans un cercle d’amitié restreint et local. Il vous sera donc aisé d’acquérir ces morceaux d’histoires aux enchères, pour les contempler ou pour approfondir les recherches sur ce sujet. Et, même sans franchir le pas des enchères, je vous invite à naviguer sur les albums amicorum numérisés via Gallica ou Numistral, bibliothèque numérique patrimoniale.
Après cette découverte de la tradition des libri amicorum, je vous propose de nous quitter sur une citation d’Alphonse Roersch en 1928, anciennement professeur à l’Université de Gand :
« De ces attachants petits livres, bien peu ont été décrits ou inventoriés, d’autres n’ont été signalés qu’en passant, ou comme par hasard. Combien encore demeurent totalement ignorés ».
Cette citation m’a intéressée car elle ouvre à un véritable programme de recherche et incite à scruter davantage ce type d’ouvrages personnels dans les inventaires et ventes aux enchères, et à les revaloriser. Si vous souhaitez posséder l'un de ces morceaux d'histoire, le livre d'amitié de Marguerite Spire sera à retrouver aux enchères dans notre vente inaugurale du Samedi 27 Juin, à Lille. **** ALBUM AMICORUM ayant appartenu à Marguerite Spire (12 octobre 1878 - ?), épouse Léon Delahodde. Carnet in-12° en cuir recouvert d'un tissu peint de motifs floraux. Page de garde monogrammée MS dans un entourage fleuri, offert à Lille, le 10 mars 1901 à Marguerite Spire, près de 50 pages manuscrites en français et anglais d'amis et de membres de la famille, contenant également des dessins au crayon graphite et à la sanguine et aquarelles. Les mots datés entre la fin du 19e siècle et 1928. Petites usures et rousseurs, couverture en tissu effilée. Témoin d'une tradition ancestrale, l'album amicorum, ou livre d'amitié, est en quelque sorte l'ancêtre de nos réseaux sociaux. Né dans les cercles humanistes et protestants du XVIe siècle, le livre d'amitié contient des maximes, citations, mots affectueux des êtres chers. C'est au 19e siècle que le contenu du liber amicorum se diversifie, accueillant dessins, collages, aquarelles et différents types d'expressions artistiques. Notre exemplaire reflète également l'époque et la place des femmes qui, dans leurs livres d'amitié, sont souvent cantonnées au statut d'épouse et de mère. Les motifs, eux aussi, renvoient à un univers féminin - dans les codes de l'époque - en témoignent les nombreuses représentations florales. La graphie porte encore les influences gothiques de la fin du 19e siècle.Estimation 40 - 60 euros.